Après Huysmans, pour varier les plaisirs, je me suis littéralement régalé d’une n-ième lecture du « court roman » (ou « longue nouvelle », je ne sais pas très bien comment traduire en français l’expression 中篇小说 zhōngpiān xiǎoshuō, littéralement « oeuvre de fiction de moyenne ampleur », tandis que la nouvelle se dit 短篇小说 duǎnpiān xiǎoshuō, et le « roman » au sens où nous l’entendons 长篇小说 chángpiān xiǎoshuō, le mot 小说 xiǎoshuō signifiant stricto sensu « oeuvre de fiction », et non « roman » comme on a parfois tendance à le traduire) de Lù Wénfū 陆文夫 : 《美食家》 měishíjiā, littéralement « Le Gastronome », traduit en français sous le titre de Vie et Passion d’un gastronome chinois, et édité aux excellentes éditions Picquier.
Je ne suis pas un spécialiste de la littérature chinoise moderne, et j’avoue que je n’ai entendu parler de Lu Wenfu que lorsque je suis arrivé à Suzhou, début 2000. Cet écrivain, natif de Taixing (泰兴 tàixīng), dans la province du Jiangsu, s’est fait pourrait-on dire « naturaliser » suzhoulais, si bien que même certains « spécialistes » occidentaux de la littérature chinoise moderne croient qu’il est originaire de cette ville. C’est vrai qu’il a passé dans ce paradis terrestre une bonne partie de sa vie (il y est d’ailleurs décédé en juillet 2005). Il est l’initiateur de la littérature dite « des ruelles » (小巷文学 xiǎoxiàng wénxué), il a créé la Revue de Suzhou (《苏州杂志》 sūzhōu zázhì, (dans laquelle j’ai eu l’honneur de publier quelques articles à l’époque où j’avais le luxe de ne pas avoir besoin de travailler à plein temps), et fondé ce qui était, mais n’est malheureusement plus du tout, LE restaurant-phare de la cuisine de Suzhou : le « Vieux Suzhou » (老苏州 lǎo sūzhōu), situé dans la vieille ville, rue des Dix Perfections (十全街 shíquánjiē).
Son « gastronome » est la plus connue de ces oeuvres, et, parlant abondamment de gastronomie de Suzhou, c’est aussi ma préférée. La description donnée au début du livre sur la manière de consommer les nouilles à la suzhoulaise est proprement succulente (même si elle aurait pu faire l’objet d’une description plus complète, et même si le restaurant plusieurs fois cité par Lu, Zhuhongxing 朱鸿兴 zhūhóngxīng, n’est pas, et de très loin, le meilleur restaurant de nouilles de la ville).
Je me suis procuré à Phnom Penh, à la librairie Carnet d’Asie (rue 184, près du boulevard Monivong, que je vous recommande chaudement si vous êtes égaré à Phnom Penh et en manque de lectures gauloises) la traduction d’Annie Curien et Feng Chen, dans la collection Picquier Poche, préfacée par Françoise Sabban. Honnêtement, la traduction me semble bien plate et j’y trouve beaucoup à redire, de même que la préface de Françoise Sabban, qui, à mon goût, manque un peu de saveur. Cet ouvrage mérite bien une traduction haute en couleurs, fleurant bon le porc en sauce rouge, le poisson frit et la ciboulette. Je voulais d’ailleurs me livrer à une critique en règle de MMme Curien et Sabban jusqu’à ce que je prenne mes renseignements : Mme Curien est « sinologue, traductrice, spécialiste de la littérature chinoise, … chargée de recherche au CNRS et enseignante à l’EHESS » ; quant à Mme Sabban, elle est LA spécialiste de l’histoire de la gastronomie chinoise. Je réfrène donc (pour l’instant) mes critiques. Je reviendrai cependant dans un autre billet sur l’aspect gastronomique de la traduction d’Annie Curien, qui n’a visiblement jamais dégusté le moindre gramme de nouille suzhoulaise.
Je recommande malgré tout à ceux qui ne maîtrisent pas encore assez la langue de Hu Jintao, la lecture de cette traduction. Je vous mets même un lien ci-dessous, qui vous permettra de l’acquérir chez Amazon (et, je n’en doute pas, me rapportera des milliers d’euros de com et me permettra de cesser de travailler à plein temps et de commettre de nouveaux articles pour la Revue de Suzhou ☺).