Néologismes (8) : Esclavagisme immobilier
Samedi 4 septembre 2010Nous avions déjà rapidement abordé, sur Sinoiseries, les difficultés auxquelles sont confrontés les aspirants-capitalistes chinois voulant acquérir un bien immobilier (voir ici le billet consacré aux habitations des gastéropodes). Et c’est dans le billet précité que nous avions entrevu le néologisme qui nous intéresse aujourd’hui : 房奴 fángnú.
Commençons par décomposer le disyllabe.
房 fáng, avec la clé de la famille (户 hù) signifie principalement « maison », ou « immobilier ». On retrouve ce caractère dans de très nombreux mots : 房子 fángzi : maison ; 房地产 fángdìchǎn : bien immobilier (地 dì : terre, 产 chǎn : (ici) biens) ; 房贷 fángdài : crédit immobilier…
Le caractère 奴 nú (la présence de la clé de la femme dans ce caractère fera bondir, à juste titre, les féministes) se traduit quant à lui par « esclave ». On le trouve dans des expressions telles que : 奴役 núyì : servitude, esclavage ; 农奴 nóngnú : serf ; 奴隶 núlì : esclave ; 奴婢 núbì : (anc.) servante ; 奴仆 núpú : (anc.) serviteur.
Le mot 房奴 fángnú sert quant à lui à désigner spécifiquement ceux qui, pour acquérir la sacro-sainte propriété immobilière sans laquelle il n’y a dans la société chinoise point de salut, s’endettent pour 20 ou 30 ans, et cela de façon déraisonnable, consacrant à leur acquisition une part exagérée de leurs revenus.
On estime en général sur le plan international que, en matière de dépenses de logement, la limite au-delà de laquelle la dépense est exagérée est de 30% du revenu disponible (可支配收入 kě zhīpèi shōurù). Or en Chine, de l’aveu même des statistiques officielles (官方统计数据 guānfāng tǒngjì shùjù), connues pour leur optimisme démesuré, quelque 31,28% des familles chinoises consacrent plus de 50% de leurs revenus mensuels au remboursement de leur prêt immobilier (on dit en chinois : 还贷 huándài) ! C’est donc autant de revenus que ces familles ne peuvent pas consacrer à l’éducation de leurs enfants (qui est, rappelons-le, payante en Chine communiste, en théorie à partir de l’université, mais dans les faits dès la maternelle), à leurs loisirs, à l’entretien des aînés (rappelons aussi que la Chine ne dispose pas, malgré les beaux discours officiels, de système de retraite), à leurs loisirs, à leur santé (également payante).
Pis encore, ce que l’on appelle le « mode du six pour un » (六一模式 liùyí móshì), en vertu duquel six adultes (les époux, et leurs parents respectifs) consacrent l’essentiel de leurs revenus à l’acquisition d’un logement, n’est pas une exception sociologique !
Le problème est si présent que le mot 房奴, « inventé » il y a une dizaine d’années, fut l’un des mots les plus à la mode de l’année 2006. Il a également donné son titre à une série télévisée populaire diffusée pour la première fois en 2008, et à un roman de Weizi (魏子 wèizi), jeune romancier du Shandong, publié en avril 2008.
Sur le modèle de ce mot ont été fabriqués d’autres expressions : 车努 chēnú : esclave automobile (qui consacre une part importante de ses revenus à l’achat et à l’entretien d’un véhicule automobile), 节奴 jiénú : esclave festif (qui est prisonnier des banquets et autres agapes célébrés à l’occasion des fêtes nombreuses du calendrier chinois), 垄奴 lóngnú : esclave du monopole (le consommateur qui, en raison d’une situation de monopole dans un secteur donné, est contraint d’accepter des conditions d’achat ou de service défavorables), 墓努 mùnú : esclave de la tombe (qui s’endette déraisonnablement pour acquérir le terrain de sa tombe), 证奴 zhèngnú : esclave des certificats (qui cherche à tout prix à passer des examens luipermettant d’acquérir des certificats de qualification divers et variés)… Citons également l’infâme 黑奴 hēinú, qui désigne les esclaves d’origine africaine, et qui est utilisé encore aujourd’hui dans un sens péjoratif pour désigner les noirs.
Si le sujet de l’esclavage immobilier vous titille l’intellect, je vous invite à lire l’article de Baidu, ici.
L’image qui illustre ce billet vient d’ici.




