Archive pour la catégorie ‘Langue populaire et argotique’

Langue populaire et argotique (59) : Player Killing

Dimanche 5 septembre 2010

Parmi les expressions sibyllines du langage chinois contemporain, et d’autant plus sibyllines qu’elles utilisent des caractères latins et que, mal comprises parce que trop vite assimilées, elles sont largement détournées de leur sens, je vous propose aujourd’hui l’expression PK. Pour faire simple, disons que c’est le sigle de l’expression rosbive player killing, dérivée de l’expression Player versus Player, en bon français JcJ (Joueur contre joueur). Selon Wikipedia, cette expression « décrit un mode de jeu permettant à des joueurs de s’affronter ».
En chinois, elle a cependant été détournée de son acception originelle, pour être employée à peu près à toutes les sauces, en général précédée du caractère 大 dà, employé dans ce cas dans le sens de « suprême », « violent ». Citons en vrac : 姓名大pk xìngmíng dà pk (violent JcJ entre noms et prénoms), 台湾政坛美女大PK táiwān zhèngtán měinǚ dà PK (violent JcJ des belles de la scène politique taiwanaise), 房产中介大PK fángchǎn zhōngjiè dà PK (violent JcJ entre agents immobiliers).
Vous aurez peut-être deviné déjà que l’expression PK (prononcé en chinois « pī-kēi »), en majuscules ou non, doit être comprise ici dans le sens de « duel », qu’il s’agisse de duels entre patronymes, jolies politiciennes ou vendeurs de biens immobiliers.
L’anglo-saxon faisant distingué et « à la page » sur les réseaux des réseaux chinois, l’expression PK est utilisée de préférence à des mots tels chinois tels que 比拼 bǐpīn (rivaliser de toutes ses forces), ou tout simplement 比较 bǐjiāo (comparer) pour toutes les occurences ou une comparaison entre acteurs d’un même secteur.
Cette expression accrocheuse, absente des médias écrits officiels car trop populaire, est omniprésente sur l’Internet chinois. Quand vous la verrez apparaître dans le titre d’un billet, attendez-vous donc à vous voir vanter les avantages respectifs de protagonistes qui rivaliseront d’ingéniosité pour vous rallier à leur cause, de la plus futile à la plus noble.
Sources : Wikipedia, Internet chinois

Langue populaire et argotique (58) : Jolis sourcils syphilitiques

Lundi 9 août 2010

Mon attention est attirée aujourd’hui par l’intitulé sybillin d’un lien renvoyant à une galerie de jeunes filles courtement vêtues : 麻豆美眉 (le lien en question renvoie ici).
Je suis interpellé car, traduit littéralement, ce quadrigramme signifie : joli(s) sourcil(s) syphillitique(s). (Je mets les « s » entre parenthèses car aucun élément ne permet de savoir avec certitude s’il s’agit d’un, de deux ou de plusieurs sourcils).
Pour essayer de mieux comprendre, décomposons derechef l’expression susmentionnée :
- 麻豆 mádòu désigne essentiellement les éruptions cutanées et disgrâcieuses provoquées par la varicelle (麻疹 mázhěn) ou la syphilis (天花 tiānhuā)
- 美 signifie « beau », « joli »
- 眉 signifie quant à lui « sourcil » (le mot chinois moderne servant à désigner le sourcil est 眉毛 méimáo).
C’est donc en toute bonne logique que, le déterminant précédant en chinois moderne le déterminé, l’on peut traduire ce quadrisyllabe par le titre du présent billet.
Quel rapport avec les jeunes filles à moitié dévêtues de la galerie de portraits ? C’est subtil et sybillin pour le quidam primosinisant manquant un peu d’expérience du terrain sinolinguistique, ou pour le sinologue en chambre qui ne met que rarement ses oreilles à l’écoute d’autre chose que les discours de Hu Jintao.
Evacuons déjà le mot 美眉, bien connu des amateurs : 美眉 měiméi est en réalité la transcription phonétique exacte du mot 妹妹 mèimei, signifiant normalement « petite soeur », mais servant dans le langage courant, lorsqu’il prononcé à la taiwanaise měiméi, à désigner les demoiselles qui font l’objet des lubriques désirs de ces messieurs d’âge mûr rencontrés souvent dans les karaokés et autres salons de massage et qui ont des envies d’herbe fraîche (si la subtilité de la métaphore vous échappe, je vous renvoie à un ancien billet de Sinoiseries, ici). Vous rencontrerez fréquemment ce vocable fantaisistement orthographié 美眉 au lieu de 妹妹.
Je découvre en revanche aujourd’hui la signification cachée du mot 麻豆. Une rapide recherche sur le réseau des réseaux chinois m’apprend qu’il s’agit en fait de la transcription phonétique approximative et humoristique de l’anglais « model », dans le sens de « mannequin » (vous savez, ces jeunes femmes anorexiques qui servent de porte-manteaux aux créations des designers de mode, mais dont les visages ne sont que rarement défigurés par les maladies vénériennes – 性病 xìngbìng, dit-on en chinois).
(Veuillez noter au passage que le mot « correct » pour désigner les Claudia Schiffer et autres Naomi Campbell n’est pas 麻豆, mais 模特儿 mótèr… qui est aussi la transcription phonétique du mot anglais « model ».)

Langue populaire et argotique (57) : Il est parfois trop tard…

Lundi 5 juillet 2010

Lorsque l’on veut dire en chinois qu’il est trop tard pour revenir sur une action déjà faite, on peut dire prosaïquement : 来不及了! láibùjíle, ou encore : 太迟了 tàichǐle : c’est trop tard. C’est un peu sec, bien sûr, mais suffisant.
Si cependant vous vous sentez d’humeur plus loquace et que vous voulez faire montre de votre maîtrise de la langue de Confucius, je vous propose une expression plus imagée, qui permettra de faire comprendre à votre interlocuteur que le temps des regrets est révolu…, que c’est comme de l’eau qui a été déversée et que l’on ne pourra jamais récupérer : 如泼出的水再也无法挽回 rú pōchūde shuǐ zàiyě wúfǎ wǎnhuí. (泼 pō : déverser vivement un liquide ; 挽 wǎn : retenir, récupérer).
On utilise également cette image pour parler parfois des filles que l’on a mariées, et que l’on compare à cette eau que l’on a déversée : 嫁出去的女儿,如泼出去的水 jiàchūqùde nǚ’ér, rú pōchūqùde shuǐ : une fille mariée est comme de l’eau déversée (sous-entendu : irrécupérable). Traditionnellement, on considère en effet que les filles mariées appartiennent désormais à la famille de leur mari. Cette tradition est d’ailleurs parfaitement illustrée dans la célèbre nouvelle Sacrifice du nouvel an (《祝福》 zhùfú) de Luxun (鲁迅 lǔxùn), qui se trouve dans le recueil Errances (《彷徨》 pánghuáng), et dans laquelle est contée la triste histoire d’une jeune femme qui, malgré la mort de son époux, reste subordonnée à sa belle-famille.
Si vous voulez dire à quelqu’un que l’on ne peut revenir sur sa parole et qu’il vaut mieux tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de parler, je vous conseille une autre expression, assez imagée elle aussi : 一言既出,驷马难追 yīyán jíchū, sìmǎ nánzhuī : une parole prononcée, même un quadrige a des difficultés à la rattraper (le quadrige est, dans l’antiquité, un char tiré par quatre chevaux de front) (le caractère 驷 sì, composé du caractère 马 mǎ, cheval, et du caractère 四 sì, quatre, désigne les quatre chevaux du quadrige ; le quadrige lui-même s’appelle en chinois 驷马车 sìmǎchē).
Dans le prochain épisode de cette série, nous apprendrons comment observer le tein d’autrui.

Langue populaire et argotique (56) : Vice incorrigible

Dimanche 4 juillet 2010

Lorsque l’on constate chez quelqu’un la présence d’une mauvaise habitude (坏习惯 huài xǐguàn), si l’on est assez intime, il n’est forcément malvenu de faire la remarque et d’en demander la réforme : 你要改这个坏习惯 : il faut que tu te défasses de cette mauvaise habitude. Après tout, comme disent les bouddhistes, pour échapper à l’océan sans fin des douleurs, il suffit de se retourner pour rejoindre la rive : 苦海无边,回头是岸 kǔhǎi wúbiān, huítóu shì àn (littéralement : la mer des douleurs est sans limite, retourne-toi et c’est la rive – l’expression sert à exhorter quelqu’un à corriger un vice).
Mais lorsque l’on veut reprocher à un quidam pour lequel on n’a peu d’estime, un vice dont il s’obstine à ne pas vouloir d’amender (s’amender se dit en chinois 悔改 huǐgǎi, littéralement « regretter et changer »), on utilise une expression imaginée peu élégante mais tout à fait parlante : 狗改不了吃屎 gǒu gǎibùliǎo chī shǐ : un chien ne pourra jamais s’empêcher de manger des excréments (pour avoir une idée assez exacte du ton sur lequel cette exclamation est proférée, remplacez le mot « excréments » par un mot français de cinq lettres commençant par m).
Ce pauvre représentant de l’espèce canine qu’est le chien (狗 gǒu), s’il est souvent en odeur de sainteté sous nos latitudes, surtout lorsqu’il est chien de compagnie (宠物狗 chǒngwùgǒu), est bien mal considéré au pays du canard laqué, de sorte que les expressions à connotation négative où il est cité sont légion. Citons par exemple : 狗眼看人低 gǒuyǎn kàn réndī : l’oeil du chien voit les gens bas (sert à qualifier les gens qui ont une attitude hautaine) ; 狗嘴吐不出象牙 gǒuzuǐ tùbùchū xiàngyǎ : ce n’est pas dans la bouche d’un chien que l’on trouvera une défense d’ivoire (qualifie quelqu’un qui est médisant). Pis encore, le traître qui s’acoquine avec des diables étrangers (toujours japonais ou occidentaux) ou avec des impérialistes, voire, pire encore, des nationalistes, est qualifié de « chien courant » : 走狗 zǒugǒu. Gageons donc que ce fidèle compagnon de l’homme moderne ne manquera pas de réapparaître dans notre série sur la langue populaire et argotique.

Langue populaire et argotique (55) : Vicugna pacos sinensis M. (2010)

Samedi 19 juin 2010

Dans notre série zoologique, je vous propose aujourd’hui Vicugna pacos sinensis. Comme le laisse supposer le nom latin de la bestiole, cet animal de la pata-faune chinoise est un proche cousin de la vigogne (ou de l’alpaga, comme vous préférez), comme le laisse deviner la photographie qui vient illustrer le présent billet.
En chinois, la vigogne (Vicugna vicugna ou Vicugna pacos) est appelée selon les auteurs 羊驼 yángtuó, 驼羊 tuóyáng, 阿尔巴卡 ā’ěrbākǎ, voire 美洲驼 měizhōutuó. Cet animal paisible est apprécié pour sa laine, qui est filée pour confectionner des textiles de très grande qualité.
Le pata-parent chinois de l’alpaga est appelé dans la langue de Confucius 草泥马 cǎonímǎ, littéralement « cheval d’herbe et de boue », et comme je suis probablement le premier francophone à la décrire scientifiquement, j’ai décidé de lui attribuer le nom scientifique de Vicugna pacos sinensis M. (2010) : Vicugna pacos pour rappeler sa parenté biologique avec son cousin des plateaux andins, sinensis pour son origine chinoise, M. (Médeville, puisque je revendique haut et fort la première description pata-scientifique francophone de l’animal), 2010 indiquant bien sûr l’année de ladite première description.
L’encyclopédie chinoise en ligne Baidu consacrait un article très complet à cet animal, mais l’article en question a disparu, vraisemblablement censuré par les autorités chinoises en charge de la bonne moralité des réseaux sinisants, et vous allez comprendre tout de suite pourquoi.
En effet, 草泥马 cǎonímǎ n’est autre que la version approximativement homophonique de l’insulte chinoise très vulgaire, fréquente sous le clavier des internautes qui s’en prennent aux petits et grands dysfonctionnements du système ou de la société : 操你妈 cào nǐ mā, qui est lui-même la version populaire de 肏你妈 cào nǐ mā, qui signifie très littéralement NTM. (Voir le billet consacré au caractère rare cào).
Les internautes facétieux de Chine ont inventé cet animal (qui est l’un des dix principaux membres du bestiaire légendaire des réseaux, 网络十大神兽 wǎngluò shídà shénshòu, dix animaux mythiques créés de toutes pièces par les internautes chinois) par dérision et pour contourner les augustes censeurs qui veulent faire disparaître de la toile de l’Empire du Milieu les sites qu’ils qualifient de « vulgaires » (低俗 dīsú). (Le succès de cet animal mythique a été tel que des fabricants n’ont pas hésité à mettre sur le marché des peluches à son effigie.) On ne pourra pas empêcher les mauvaises langues de prétendre que, les adeptes chinois de la toile usant volontiers de mots crus pour critiquer leurs gouvernements central et locaux et dénoncer leurs abus divers et variés, ce grand mouvement de purification a permis par la même occasion de faire mettre la clé sous la porte à un nombre certain de fori de discussion un trop libres. Visiblement, l’efficacité du parti des cinq poils (voir ici de qui il s’agit) trouve ses limites.
Signalons pour l’anecdote que les internautes ont même inventé un caractère intégré (合字 hézì) pour désigner Vicugna pacos sinensis, caractère que je reproduis ci-dessous.
(Sources : Pour la photo, voir ici un article de la très officielle agence de presse Xinhua consacré à la bête ; pour le caractère, voir ici l’article consacré par la version chinoise de Wikipedia au cheval d’herbe et de boue.)