Langue populaire et argotique (15) : 1234567890 – Chinois : le tout numérique
Samedi 27 décembre 2008
Lorsque j’ai ma fille Benjamine (16 ans) au « bout du MSN », il m’arrive de désespérer, d’une part à cause de son orthographe aléatoire, et d’autre part parce que j’entrave que dalle à ses sigles, abréviations et autres artefacts informatiques. Si bien qu’un jour, n’y tenant plus, je me plaignis en ces termes : « C’est pas en Chine que les jeunes… » Sauf que…
Il se trouve en effet que, déambulant un jour sur un forum de discussion chinois, j’intercepte inopinément un bout de conversation que je vous retranscris ici-même :
甲:“1451392,12825?”
乙:“2010000!”
Et tout était dit !
J’interroge Monsieur Sun Guobin, mon professeur de chinois moderne, qui sourit mais reste sans réponse. J’interroge Monsieur Zhang Xifan, mon professeur de chinois classique, qui ne dit mot. J’interroge enfin Mlle Wang, ma prof de grammaire chinoise (celle qui m’a superbement préparé au HSK et m’a permis d’obtenir 396 points sur 400 à l’examen, qu’on se le dise !), et elle consent à m’expliquer qu’il convient en l’espèce de tenter de deviner les caractères qui se cachent derrière les différents chiffres. C’était donc ça !
Devinons donc (avec l’aide, pour être tout à fait honnête, de l’article d’une page de Baidu, dont je ne dévoilerai pas encore l’adresse, car cela risquerait de déflorer l’épisode suivant de notre série Langue populaire et argotique).
Ce système n’est pas vraiment neuf, puisque je me souviens de l’avoir utilisé il y a quelques années à Taiwan pour échanger des mots doux avec ma dulcinée de l’époque par le biais des nos bippers respectifs (à l’époque, les téléphones portables étaient plutôt rares). Nous nous disions : 520… voire 119 quand il y avait urgence, ou 888 quand le coeur n’y était pas :
520 voulant dire 我爱你 wǒ ài nǐ : je t’aime parce que la prononciation des trois chiffres en chinois est plus ou moins proche de celle des caractères chinois concernés ;
119 indiquant l’urgence car c’est le numéro de police-secours à Taiwan ;
888 signifiant 烦烦烦 fánfánfán (je m’ennuie, ou je suis embêté), simplement parce que nous en avions décidé ainsi de façon arbitraire.
Cet exemple est, me semble-t-il, assez représentatif de la façon dont cette langue numérique a été inventée.
Revenons à nos moutons, ou plutôt à notre lambeau de conversation susmentionné.
A partir des éléments ci-dessus, arrivez-vous à deviner ce que se disaient les deux personnes ? Je traduis.
1451392 = 你是我一生最爱!(Tu es celui/celle que j’aime le plus de toute ma vie !)
12825 = 你爱不爱我?(Est-ce que tu m’aimes ?)
2010000 = 爱你一万年!(Je t’aimerai dix-mille ans !)
Vocabulaire :
1 = 你 nǐ (parce que yī est ce qui se rapproche le plus de nǐ ?)
4 = 是 shì (en chinois, 4 se dit sì)
5 = 我 wǒ (5 se dit wǔ)
1 = 一 se passe d’ explication
3 = 生 shēng (prononciation proche de sān)
9 = 最 zuì (prononciation proche de jiǔ)
2 = 爱 ài (prononciation proche de èr)
Si vous regarder la suite des trois messages, vous vous rendrez compte que la signification des chiffres est plutôt fluctuante : 你 se dit en effet 1 sur la première série, mais se dit 2 sur la troisième ! Vous remarquerez donc que l’attribution des caractères aux chiffres suit apparemment des règles plutôt aléatoires, et qu’il faut « un peu » d’imagination pour comprendre !
(Prochain épisode : en plus de l’adresse de la page de référence sur Baidu, le sujet que nous aborderons sera : ABCDEFGHIJ… - Chinois : l’alpha et l’oméga)
