Avant de me lancer, comme annoncé, dans la description du petit-déjeuner version nouilles, un petit complément d’information…
Parmi les « petits pains », il y en a un que je ne pardonne pas d’avoir omis : le « petit pain-soupe » de Huai’an, au corail de crabe (文楼蟹黄汤包 wénlóu xièhuáng tāngbāo). En fait de petit pain, c’est plutôt une sorte de ravioli aplati, d’environ un centimètre d’épaisseur, de forme ronde et d’une circonférence d’une dizaine de centimètres. Il est rempli exclusivement de liquide, si bien que sa dégustation nécessite dans un premier temps le recours à une paille ! Il se déguste arrosé de vinaigre et agrémenté de coriandre hachée. A découvrir absolument si un jour vous avez l’occasion de visiter Huai’an (淮安 huái’ān), dans le nord de la province du Jiangsu.
Revenons donc à nos nouilles.
Là, j’ai bien peur de faire preuve de la plus grande partialité. En effet, depuis mon arrivée à Suzhou, les nouilles en soupe (汤面 tāngmiàn) sont devenues mon petit-déjeuner favori. A Suzhou (plus exactement dans la grande banlieue de Suzhou, à Kunshan 昆山kūnshān) existe en effet une spécialité de nouilles que l’on appelle 奥灶面 àozàomiàn (« nouilles du fourneau noir »). Il s’agit de nouilles de farine de blé, à priori bien ordinaires, qui se dégustent plongées dans une soupe de couleur marron (on parle de « soupe rouge » :红汤 hóngtāng) et escortées de divers accompagnements (l’accompagnement des nouilles s’appelle 浇头 jiāotóu). D’après la légende, l’empereur Qianlong (乾隆 qiānlóng) s’en serait fait un régal au cours de l’un de ses nombreux voyages dans la région au « sud du Fleuve » (江南 jiāngnán). Ce qui fait l’intérêt de ce mets, ce sont d’une part la soupe, et de l’autre, les accompagnements.
Simplifions un peu. La soupe est en fait un bouillon réalisé à partir d’un grand nombre d’ingrédients (poissons, carcasses de volailles, os de porc, crevettes…, et bien entendu moultes épices et condiments). Elle est cuite à feu très doux (elle ne bout jamais) pendant au moins sept à huit heures. Lorsqu’elle est prête à servir, elle est filtrée, de sorte que l’on n’a dans son bol que l’élément liquide de la mixture. Lors du service, on prend un grand bol dans le fond duquel on dépose de la ciboulette hachée et un peu de matière grasse (plus, éventuellement, du glutamate), on verse la soupe, et on y plonge les nouilles qui ont été préalablement cuites à l’eau claire. Lorsque l’on passe la commande, on précise si l’on veut une soupe rouge ou une soupe blanche (白汤 báitāng – mais aucun véritable connaisseur ne condescendra à polluer son bol avec de la soupe blanche), ainsi que la quantité de nouilles désirées, exprimée en « onces » (两 liǎng – une once valant un dixième de livre, c’est-à-dire cinquante grammes). La portion classique est de trois onces, et elle suffit à une faim ordinaire. Si l’on goûte à ces nouilles sans faim, tout simplement par gourmandise, on peut se contenter de deux onces, voire d’une seule, tandis qu’un travailleur de force (par exemple un conducteur de tricycle 三轮车 sānlúnchē), pourra dévorer jusqu’à quatre onces sans sourciller ! On peut également préciser si l’on veut plus ou moins d’huile (重油 zhòngyóu si vous voulez rajouter de la matière grasse), ou plus ou moins de ciboulette (重青 zhòngqīng si la ciboulette vous plaît démesurément).
Une fois que l’on a annoncé la quantité de nouilles que l’on souhaitait consommer, il convient de préciser de quoi l’on veut les faire escorter. Les choix possibles sont nombreux, mais restent limités : porc cuit à l’étouffée (焖肉 mēnròu), crevettes décortiquées (虾仁 xiārén), canard en saumure (卤鸭 lǔyā), champignons parfumés (香菇 xiānggū, ou, si vous préféré, shiitake), petits choux verts sautés (青菜 qīngcài), pousses de bambou au porc émincé (扁尖肉丝 biǎnjiān ròusī), filaments d’anguille chinoise frite (鳝丝 shànsī), gésiers de canard (鸭胗 yāzhēn), boeuf aux cinq parfums (五香牛肉 wǔxiāng niúròu), voire, en toute simplicité, oeuf sur le plat (荷包蛋 hébāodàn)… En été, sont proposées également des nouilles froides (冷面 lěngmiàn).
Pour une description détaillée et incroyablement appétissante des nouilles de Suzhou, je vous invite à vous repaître de la longue nouvelle de Lu Wenfu (陆文夫 lù wénfū), les Mémoires d’un Gastronome chinois (《美食家》 měishíjiā). Vous y apprendrez entre autres tout ce qu’il y a à savoir sur ce plat qui mériterait au moins une entrée dans n’importe quelle dictionnaire gastronomique, et, n’hésitons pas, trois étoiles au Guide Michelin.
Bien entendu, chacun à Suzhou a son restaurant de nouilles préféré, et pour savoir si vous êtes un vrai gastronome ou pas, on ne manquera pas de vous demander quel est le vôtre. Personne ne met en doute mes capacités gustatives lorsque je dis que le mien, c’est le « Weiji aomianguan » (伟记澳面馆 wěijì àomiànguǎn), dont j’ai déjà parlé ici, dans le petit article « Une expression à laquelle fopatro se fier ».
Dans d’autres régions de Chine, les nouilles peuvent également être dégustées au petit déjeuner, bien sûr. Je me souviens en particulier, par exemple, de nouilles sautées aux rognons de porc (猪腰炒面 zhūyāo cháomiàn), ou de vermicelles de riz sautés (炒米粉 cháo mǐfěn), mais ma préférence reste tout de même à la version suzhoulaise.
Pour être vraiment complet sur le sujet du petit-déjeuner, et pour satisfaire les irréductibles de la cuisine occidentale, il nous reste à traiter (linguistiquement parlant) les us gastronomiques du « diable étranger » (洋鬼子 yángguǐzi). Ce serait fait au prochain épisode.