Archive pour juin 2009

Caractères (3) : 是

Jeudi 18 juin 2009

To be or not to be… En première année de chinois, mes camarades et moi nous interrogions pour savoir si la version sinisée de cette phrase de McBeth aurait ou non utilisé l’auxiliaire 是 shì, dont la traduction la plus simple est en effet « être ».
Le caractère compte au total neuf traits, dont quatre pour sa clé, celle du « soleil » 日 rì.
Pas étonnant qu’il se trouve parmi les cinq caractères les plus courants de la langue chinoise : on le sert à toutes les sauces !
Un aperçu de ses emplois (je m’inspire ici largement des informations trouvées sur le Zdic) :
1. Être, exprimant une explication ou une classification. Ex. : 他是工人tā shì gōngrén : il est ouvrier ;
2. Exprime l’existence : 满身是汗 mǎnshēn shì hàn : être couvert de sueur (littéralement : sur tout le corps, c’est de la sueur) ;
3. Exprime l’acceptation d’une affirmation, mais avec une nuance : 好吃是好吃,只是太贵了一点 hǎochī shì hǎochī, zhǐshì guìle yīdiǎn : pour être bon, c’est bon, mais c’est un peu trop cher ;
4. Exprime l’opportunité : 来的是时候 láide shì shíhòu : arriver juste au bon moment ;
5. N’importe quel : 凡是 fánshì : quelque… que ;
6. Utilisé dans une phrase interrogative : 他是走了吗? Tā shì zǒule ma ? Il est vraiment parti ? ;
7. Exprime l’insistance : 天气是冷 tiānqì shì lěng : (oui) il fait vraiment froid ;
Ici, une petite digression s’impose : on nous a appris pendant la première semaine du premier semestre de la première année de chinois que l’auxiliaire « être » utilisé en français devant un adjectif qualificatif (ex. : Elle est belle), ne devait pas se traduire par 是, mais plutôt par 很 hěn, signifiant « très », et utilisé en l’occurence simplement pour introduire le qualificatif. Ainsi, pour dire « elle est belle », il convient de dire 她很美 tā hěn měi, et non 她是美 tā shì měi. J’opine vigoureusement du chef ! Quid alors de cette utilisation numéro 7 de 是, me direz-vous ? Il n’y a pas de contradiction : 天气是冷 est correct, et signifie « il fait vraiment froid ». Pour dire simplement qu’il fait froid, sans vouloir insister, on dira 天气很冷 tiānqì hěn lěng.
8. Correct, raisonnable, utilisé par opposition à 非 fēi : 是非 shìfēi : raison ou tort ;
9. Considérer comme correct : 是古非今 shì gǔ fēi jīn : donner raison au passé et tort ou présent ;
Nouvelle digression : nous avons là une parfaite illustration du caractère plutôt flou des catégories grammaticales des sinogrammes en chinois classique. 是 shì, selon les circonstances, pourra être adjectif ou verbe, et signifier « correct », « être correct », « considérer comme correct », « devenir correct », et que sais-je encore. Il est important de ne pas oublier cela lorsque l’on lit des textes anciens ! Autre exemple : 鱼肉百姓 yúroù bǎixìng : littéralement : prendre le peuple pour du poisson et de la viande, i.e. opprimer le menu peuple, me dit mon Dictionnaire français de la langue chinoise de l’Institut Ricci.
10. « Oui », utilisé dans ce cas seul en début de phrase : 是,我就去 shì, wǒ jiù qù : oui, j’y vais de suite ;
11. Adjectif démonstratif « ce » (usage ancien) : 是日 shì rì : ce jour-là ;
12. Particule permettant l’inversion de l’objet : 唯你是问 wéi nǐ shì wèn : c’est à toi seul que l’on demandera des comptes ;
13. Enfin, le caractère 是 shì est un patronyme, assez rare cependant.
Voilà donc pour ce troisième caractère de notre liste.
Caractère suivant : l’incroyable 了.

Langue populaire et argotique (32) : Dinosaures mâles

Mercredi 17 juin 2009

Chose promise…
Dans mon billet sur les surnoms peu amènes dont on affuble les demoiselles qui ont le tort d’avoir un physique qui ne nous sied pas (voir ici pour ceux qui auraient raté cet épisode ou souhaiteraient se replacer dans le contexte), je promettais de donner un jour auxdites demoiselles les armes pour se moquer des jeunes blancs-becs qui osent les juger alors qu’ils illustrent parfaitement le proverbe « cinquante pas se moque de cent pas » (五十步笑百步 wǔshíbù xiào bǎibù), tiré de l’ouvrage taoïste Zhuangzi 《(庄子》 zhuāngzi), et que l’on pourrait traduire en simplifiant par « ne pas valoir beaucoup mieux ».
C’est une fois de plus ma belle et douce Emilie qui m’a mis sur la voie. Elle était en train de suivre un soap à la sauce coréenne quelconque, lorsque, d’une oreille distraite, j’entendis l’une des jeunes protagonistes, qui n’était certes pas un dinosaure, se plaindre de ce que le jeune homme qui lui proposait de jouer avec elle au docteur non conventionné, comme dirait Renaud, était une « grenouille ». Interrogée derechef, Emilie m’expliqua que la grenouille était en quelque sorte le mâle du dinosaure ! Vous imaginez sans difficulté ma stupéfaction devant ce crime de lèse-biologie appliquée ! La grenouille, mâle du dinosaure ? Allons, allons, cessez de dire des âneries gente Emilie.
Je force un peu le trait, mais effectivement, ce parallèle entre grenouille et dinosaure a de quoi surprendre un peu !
En fait, la « grenouille » (青蛙 qīngwā) est le mâle du dinosaure en ce que ce nom peut être appliqué aux jeunes gens que la nature n’a pas dotés d’une physionomie avantageuse. L’origine de cette utilisation du nom du batracien ? Peut-être est-ce une référence indirecte aux contes occidentaux dans lesquels les crapauds (蛤蟆 háma) sont en fait des princes charmants déguisés ? Quoi qu’il en soit, le mot 青蛙 qīngwā reste tout de même gentillet, comparé à celui de 恐龙 kǒnglóng.
Et puisque nous en sommes aux batraciens, citons pour le simple plaisir un proverbe populaire servant à décrire un jeune homme laid poursuivant de ses assiduités une jeune fille fraîche et jolie, se faisant ainsi bien des illusions : 癞蛤蟆想吃天鹅肉 lài háma xiǎng chī tiān’é ròu : le crapaud pustuleux cherche à manger de la chair du cygne ! Cette expression est si connue, que certains Chinois, pour dire crapaud, disent directement 癞蛤蟆 lài háma.
Messieurs, tenez-vous donc sur vos gardes, ne vous méprenez pas, et ne croyez pas que l’on vous fait un compliment lorsque l’on vous sert le doux épithète de « grenouille ».
PS. : Je n’ai pas oublié que j’ai promis une suite et une re-suite à 吃 chī, mais là, il y avait urgence.


Cette photo de 癞蛤蟆 vient d’ici.

Caractères (2) : 一

Mercredi 17 juin 2009

Qui a dit que l’écriture chinoise était difficile ? C’est la simplicité même : les caractères expriment des idées (d’où l’exotique nom « idéogrammes » donné aux caractères de l’écriture chinoise), et on peut deviner sans difficulté leur signification. La preuve ? Le caractère qui signifie « un » est un simple trait : 一 yī.
Quoi de plus logique en effet que de représenter l’unité par un trait unique ! Ne me demandez pas pourquoi le trait est vertical, et non horizontal et oblique. Cela fait partie des réalités qu’il faut accepter sans chercher à la expliquer.
La prononciation même de ce caractère est simplissime : yī, prononcé au premier ton. Sauf que…
一 change un peu de prononciation selon le caractère qu’il précède :
- il se prononcera au quatrième ton devant un caractère lui aussi au premier ton ou au troisième ton : 一张纸 yī zhāng zhǐ : une feuille de papier, se prononce en réalité yì zhāng zhǐ ; on dit aussi 一朵花 yì duǒhuā : une fleur, et non yī duǒhuā ;
- il se prononcera au deuxième ton devant un caractère au quatrième ton ou au ton léger : 一次 yí cì : une fois, 一个人 yí ge rén : une personne ;
- « un » se dit « yāo » dans l’énoncé des chiffres : lorsque l’on énonce le préfixe qui accompagne les numéros de téléphone de ma magnifique ville de Suzhou (0512), on dit souvent « líng wǔ yāo èr » (NB : vous pouvez dire aussi « líng wǔ yī èr » sans problème majeur, mais votre interlocuteur marquera peut-être un temps d’hésitation avant de saisir le sens).
Du point de vue sémantique, 一 a de nombreux usages :
1. Bien sûr, il signifie simplement « un » : 一条狗 yī tiáo gǒu : un chien ;
2. Il peut signifier aussi « pur », « sans mélange » : 专一 zhuānyī : exclusif ;
3. On le trouve aussi employé dans le sens de « entier » : 一生 yīshēng : toute sa vie, sa vie entière ;
4. Il peut être compris comme signifiant « similaire », « pareil » : 颜色不一 yánsè bù yì : de couleur différente ;
5. Dans les dictionnaires, il peut avoir le sens inverse, et doit être compris comme voulant dire « différent » : 蟋蟀一名促织 xīshuài yìmíng cūzhī : le grillon est appelé aussi « cuzhi » ;
6. Utilisé entre deux verbes répétés, indique la brièveté de l’action : 算一算 suàn yī suàn : calculer, compter
7. Unifier : 统一 tǒngyī
8. Début, origine : 一见如故 yījiàn rúgù : être intime au premier regard
9. Dans la notation chinoise musicale ancienne, 一 était enfin utilisé pour noter la note « si ».
Enfin, pour compléter, sachez que le chiffre 1 en « grande écriture » s’écrit 壹.
Note : Sur les chèques, les billets de banque, etc., par tradition et aussi pour éviter les fraudes qui consisteraient à ajouter des traits aux caractères des chiffres pour les falsifier, les caractères utilisés pour noter les chiffres sont différents des caractères utilisés dans l’usage courant. Cela fera l’objet d’un autre billet sur Sinoiseries.
Voilà donc traité le deuxième caractère, il ne nous en reste plus que 55.998 à voir !
Le prochain caractère sera 是 shì.

Sites conseillés (6) : Assistant de traduction et Réseau des périodiques chinois

Jeudi 11 juin 2009

Tous les traducteurs techniques ayant à travailler avec la langue chinoise devraient avoir parmi leurs signets l’adresse du site « Assistant de traduction » (翻译助手 fānyì zhùshǒu). J’ai pour ma part très souvent recours à ce site, car il me suffit de saisir l’expression technique chinoise qui me pose problème pour trouver instantanément la traduction ou les traductions possibles en anglais. Le moteur de recherche fonctionne également dans le sens anglais-chinois. Tout n’y est pas, mais la base de données n’est pas souvent prise en défaut.
Très utile également, le site propose des exemples d’utilisation de l’expression concernée dans des extraits d’articles scientifiques. Ce site est une création du « Réseau des périodiques chinois » (中国期刊网 zhōngguó qīkānwǎng), qui permet d’avoir accès à une multitude de publications scientifiques. Une mine donc pour les chercheurs.
L’Assistant de traduction est disponible ici.
Le Réseau des périodiques chinois se trouve ici.

Edition spéciale : « Barrage vert »

Mercredi 10 juin 2009

Je découvre aujourd’hui avec (un tout petit peu d’)étonnement une information qui intéresse tous les acheteurs d’ordinateurs en Chine : à compter du premier juillet 2009, tous les ordinateurs vendus en Chine, qu’ils soient produits localement ou importés, devront se voir préinstaller sur leur disque dur (硬盘 yìngpán) ou le CD d’accompagnement (随机光盘 suíjī guāngpán) un logiciel poétiquement appelé « barrage vert » (绿坝 lǜbà). A ce sujet, le Ministère chinois de l’Industrie et des Technologies de l’Information de la République Populaire de Chine (中华人民共和国工业和信息化部 zhōnghuá rénmín gònghéguó gōngyè hé xìnxīhuàbù, Ministry of Industry and Information Technology of the People’s Republic of China, MIIT pour les intimes, en abrégé 工信部 gōngxìnbù), a publié le 19 mai dernier un Avis concernant la préinstallation sur les ordinateurs d’un logiciel vert de filtrage d’accès aux réseaux (《关于计算机预装绿色上网过滤软件的通知》 guānyú jìsuànjī yùzhuāng lǜsè shàngwǎng guòlǜ ruǎnjiànde tōngzhī).
Surtout, ne vous inquiétez pas : tous les internautes dont l’ordinateur est démuni de cet outil salvateur pourront télécharger ce « barrage vert » gratuitement pendant un an ! Ouf, nous voilà rassurés !
Le texte officiel de cet avis est disponible sur le site dudit ministère, à l’adresse suivante : http://www.miit.gov.cn/n11293472/n11293832/n11293952/12398220.html.
Je ne vais pas infliger aux lecteurs de plus en plus nombreux de Sinoiseries l’ensemble du texte et du vocabulaire, je donnerai simplement un peu de vocabulaire pour faciliter la lecture de ce document essentiel pour le renforcement de la liberté d’information et l’ouverture vers le monde dans l’Empire du Milieu :
计算机 jìsuànjī : ordinateur
预装 yùzhuāng : préinstaller
绿色 lǜsè : vert (aux sens propre et figuré)
上网 shàngwǎng : surfer sur les réseaux, accéder aux réseaux (à Internet)
过滤 guòlǜ : filtrer
软件 ruǎnjiàn : logiciel
上网过滤软件 shàngwǎng guòlǜ ruǎnjiàn : logiciel de filtrage d’accès aux réseaux
互联网 hùliánwǎng : Internet
不良信息 bùliáng xìnxī : informations néfastes, mauvaises informations
毒害 dúhài : poison, empoisonnement
通知 tōngzhī : avis, notification
使用权 shǐyòngquán : droits d’utilisation

Désolé, je ne sais pas pourquoi, mais tout à coup le texte me donne un peu la nausée. Quelques points-clés : il précise que cette décision est prise dans l’intérêt de la jeunesse, que l’installation du logiciel est obligatoire sur tous les ordinateurs vendus en Chine, que les fournisseurs d’ordinateurs devront faire un compte-rendu mensuel de l’installation aux autorités compétentes… Si vous avez des difficultés de compréhension ou de vocabulaire, n’hésitez pas à me laisser un message, je surmonterai mon dégoût et donnerai tous éléments utiles pour aider à la compréhension de ce document.
Et que ceux qui doutaient encore que la Chine est véritablement un pays où l’information circule librement se taisent !

Saisie d’écran du logiciel Barrage Vert (vient d’ici)