(J’ai un nouveau sujet en gestation pour le vocabulaire d’actualié, mais finissons-en donc d’abord avec le nouvel an chinois…)
Claude Lévi-Strauss, s’il s’était échoué sur les rives de la Mer de Chine au lieu de se perdre en forêt amazonienne, n’aurait pas manqué de matìère pour alimenter sa carrière d’ethnologue. La Fête du Printemps, à elle seule, pourrait en effet facilement être le sujet d’un ouvrage ethnographique.
Quelques pistes pour les chercheurs en mal d’inspiration… Les enfants chinois, par exemple, attendent avec impatience l’arrivée de cette fête car c’est pour eux l’occasion de recevoir de leurs parents et des amis de la famille les fameuses enveloppes rouges (红包 hóngbāo), qui contiennent « l’argent qui écrase la fin d’année » : 压岁钱 yāsuìqián.
Petite digression : le mot 红包 est utilisé aujourd’hui pour parler des sommes d’argent versées aux fonctionnaires corrompus et autres personnages qui profitent de leur position pour demander ou accepter des pots-de-vin. De ceux qui se laissent corrompre, on dit qu’ils acceptent les enveloppes rouges : 收红包 shōu hóngbāo. Bien entendu, peu importe en réalité la couleur de l’enveloppe pourvu qu’elle soit bien épaisse…
Cette fête leur plaît d’autant plus qu’à l’issue du repas pantagruélique du réveillon du nouvel an (on dit 吃年夜饭 chī niányèfàn), ils seront autorisés à passer une nuit blanche, parce qu’il est coutume de ne pas se coucher avant l’arrivée de l’an nouveau (on dit que l’on « garde la nuit » 守夜 shǒuyè, ou « garder l’année » 守岁 shǒusuì).
En Chine continentale, la soirée du nouvel an est aussi marquée par LE spectacle de variétés préparé depuis des mois, diffusé en direct par la première chaîne de la télévision centrale, et rediffusé à moultes reprises dans les jours, les semaines, voire les mois qui suivent. Il s’agit du 春节联欢晚会 chūnjié liánhuān wǎnhuì : mot à mot « soirée de joie universelle de la fête du printemps ». Faute d’accès direct à la télévision centrale chinois, les inconditionnels pourront, dès cette année, jouir du spectacle en direct sur Internet.
Le nouvel an chinois est l’un des (beaucoup trop, à mon goût) prétextes à empêcher de dormir le voisinage en faisant exploser pétards (放鞭炮 fàng biànpào, ou 放爆竹 fàng bàozhú) et des feux d’artifice (放焰火 fàng yànhuǒ), qui polluent les oreilles pendant la quizaine qui suit le jour de l’an.
Parmi les traditions du nouvel an, l’une des plus civilisées consiste à coller de part et d’autre de la porte d’entrée de sa maison des « sentences parallèles » (对联 duìlián), exprimant les voeux les plus divers pour l’année à venir. Le centre de la porte est quant à lui souvent orné du caractère 福 fú (bonheur), collé à l’envers (倒 dào) : 倒 dào, collé à l’envers, est en effet homonyme de 到 dào, arriver. On colle le caractère du bonheur à l’envers comme un souhait de bonheur.
Les plus pragmatiques voudront peut-être aussi coller un caractère fantaisiste rassemblant les quatre caractères 招财进宝 zhāocái jìnbǎo : « faire venir les richesses et entrer les trésors », qui est bien sûr un voeu de prospérité.
La période est bien entendu aussi propice à l’échange de cadeaux, dont la valeur marchande est proportionnelle à ce que l’on attend en retour de la personne à qui on l’offre : cigarettes, alcools chers, bons d’achat, tout est bon pour essayer de conquérir la bienveillance des personnes qui pourraient vous être utiles.
En y repensant, je crois en effet que Claude Lévi-Strauss aurait effectivement trouvé en Chine la matière nécessaire à la rédaction d’une version désepérante de Tristes Tropiques à la sauce pékinoise…
(Le prochain épisode de la série « Vocabulaire d’actualité » se penchera sur les « fonctionnaires gourmands »)

Caractère 福 à l’envers (Source)

招财进宝 (Source)