Néologismes (4) : Le parti des cinq poils

Dans un article du monde daté du 17 novembre 2009 et intitulé « A Shanghaï, Barack Obama se heurte à la grande muraille virtuelle chinoise », Brice Pedroletti parle des « Wu Mao Dang » (les « taupes » payées par le gouvernement pour faire sa promotion sur l’Internet, nous explique Brice). Ce néologisme (五毛党 wǔmǎodáng), que le sinologue novice pourrait traduire par « parti des cinq poils », mérite une petite explication.
(Mais avant toute chose, rendons à César ce qui m’appartient : je constate avec plaisir que le président Obama a eu à l’esprit mon dernier billet sur la grande muraille virtuelle – voir ici – lorsqu’il préparé son intervention à Shanghai. Je regrette qu’il n’ait pas cité sa source d’inspiration, mais bon, magnanime, je lui pardonne son omission !)
IHMO, l’expression wumaodang est si savoureuse que Brice aurait dû, sinon expliquer en long et en large les tenants et aboutissants de ce néologisme, au moins proposer une traduction plus imagée, comme le fait par exemple Isabel Hilton dans un éditorial The Guardian reproduit par The Cambodian Daily, qui parle quant à elle du « 50 cent party » (le parti des cinquante centimes) (elle parle aussi dans son éditorial des « crabes de rivière », 河蟹 héxiè, qui feront l’objet d’un prochain billet).
Mais où Isabel va-t-elle chercher sa traduction ?, s’interrogeront peut-être ceux qui ne sont pas allés au-delà de la leçon six du Manuel de Chinois fondamental ? Eh bien s’ils avaient persévéré et étaient allés plus loin, ils se souviendraient peut-être que le caractère 毛 máo, qui signifie bien poil, veut aussi dire « décime » (rappelons à cette occasion que le « morceau » 块 kuài, correspond à l’unité monétaire elle-même, et que la « part » 分 fēn, désigne le centime).
L’expression s’éclaire donc un peu : le parti des cinq poils est donc en réalité le parti des cinq décimes.
« Et alors ? » vous exclamerez-vous peut-être, un tantinet agacé par mon futile verbiage.
J’y viens…
Le gouvernement chinois, inquiet des expressions qu’expriment un peu trop ouvertement les Internautes (网民 wǎngmín, littéralement « peuple des réseaux ») chinois, ne pouvant purement et simplement interdire l’usage du Net à l’ensemble de ses administrés, a décidé de recruter des « commentateurs du réseau » (网络评论员 wǎngluò pínglùnyuán), chargés d’orienter (引导 yǐndǎo) les débats sur les fori chinois, par des interventions politiquement correctes. Ces interventions sont bien entendu anonymes et non signalisées. C’est pourquoi on a dit du parti des cinquantes centimes qu’il était un « parti de l’ombre » (地下党 dìxiàdǎng, expression qui servait à désigner, avant 1949, l’organisation secrète du PCC, persécuté par le très méchant parti de Tchiang Kai-Shek, le « parti nationaliste », 国民党 guómíndǎng). Ce n’est plus aujourd’hui qu’un secret de polichinelle, et les membres du PCC (entendez ici « parti des cinquante centimes ») sont aujourd’hui rapidement identifiés par les autres Internautes.
Je trouve une définition assez piquante de l’expression wumaodang sur un site de Hong-Kong, définition que je reproduis ici : 「甚麼時候你視勞苦大眾為垃圾、自由為糞土,再加上少許口才,你就離五毛黨不遠了。」 (je conserve les caractères traditionnels à dessein, étant un ferme adepte de l’apprentissage des caractères chinois traditionnels, qui ne nécessite qu’un effort minime après qu’on a mémorisé plusieurs milliers de caractères simplifiés). (Pour voir l’article en question, cliquer ici.)
Pas d’accord ? Bon, je traduis en simplifié (d’autant plus que tout ce que cela me coûte, c’est de cliquer sur quelques boutons dans l’interface de Word) : 什么时候你视劳苦大众为垃圾、自由为粪土,再加上少许口才,你就离五毛党不远了。 Traduction littérale : « Lorsque tu prends le peuple laborieux pour de l’ordure, la liberté pour de la merde, et qu’en plus tu as un talent minimum pour t’exprimer, tu n’es plus très loin du parti des cinq décimes. » Et vlan ! Ça c’est envoyé !
Mais pourquoi cinq décimes, plutôt que quatre ou six ? Mais parce que cinq décimes est paraît-il le prix payé par les autorités chinoises pour chacune de leus interventions faites en faveur de la ligne du parti aux « commentateurs du réseau ».
D’après certains Internautes chinois, cinq décimes de yuan (cinq centimes d’euros) est donc le prix auquel ces « commentateurs » à la solde du parti vendent leur âme…

Billet de cinquante centimes
La photo vient d’ici

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