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Vocabulaire d’actualité (4) : Samedi 13 (second épisode)

Dimanche 10 janvier 2010

(J’ai un nouveau sujet en gestation pour le vocabulaire d’actualié, mais finissons-en donc d’abord avec le nouvel an chinois…)
Claude Lévi-Strauss, s’il s’était échoué sur les rives de la Mer de Chine au lieu de se perdre en forêt amazonienne, n’aurait pas manqué de matìère pour alimenter sa carrière d’ethnologue. La Fête du Printemps, à elle seule, pourrait en effet facilement être le sujet d’un ouvrage ethnographique.
Quelques pistes pour les chercheurs en mal d’inspiration… Les enfants chinois, par exemple, attendent avec impatience l’arrivée de cette fête car c’est pour eux l’occasion de recevoir de leurs parents et des amis de la famille les fameuses enveloppes rouges (红包 hóngbāo), qui contiennent « l’argent qui écrase la fin d’année » : 压岁钱 yāsuìqián.
Petite digression : le mot 红包 est utilisé aujourd’hui pour parler des sommes d’argent versées aux fonctionnaires corrompus et autres personnages qui profitent de leur position pour demander ou accepter des pots-de-vin. De ceux qui se laissent corrompre, on dit qu’ils acceptent les enveloppes rouges : 收红包 shōu hóngbāo. Bien entendu, peu importe en réalité la couleur de l’enveloppe pourvu qu’elle soit bien épaisse…
Cette fête leur plaît d’autant plus qu’à l’issue du repas pantagruélique du réveillon du nouvel an (on dit 吃年夜饭 chī niányèfàn), ils seront autorisés à passer une nuit blanche, parce qu’il est coutume de ne pas se coucher avant l’arrivée de l’an nouveau (on dit que l’on « garde la nuit » 守夜 shǒuyè, ou « garder l’année » 守岁 shǒusuì).
En Chine continentale, la soirée du nouvel an est aussi marquée par LE spectacle de variétés préparé depuis des mois, diffusé en direct par la première chaîne de la télévision centrale, et rediffusé à moultes reprises dans les jours, les semaines, voire les mois qui suivent. Il s’agit du 春节联欢晚会 chūnjié liánhuān wǎnhuì : mot à mot « soirée de joie universelle de la fête du printemps ». Faute d’accès direct à la télévision centrale chinois, les inconditionnels pourront, dès cette année, jouir du spectacle en direct sur Internet.
Le nouvel an chinois est l’un des (beaucoup trop, à mon goût) prétextes à empêcher de dormir le voisinage en faisant exploser pétards (放鞭炮 fàng biànpào, ou 放爆竹 fàng bàozhú) et des feux d’artifice (放焰火 fàng yànhuǒ), qui polluent les oreilles pendant la quizaine qui suit le jour de l’an.
Parmi les traditions du nouvel an, l’une des plus civilisées consiste à coller de part et d’autre de la porte d’entrée de sa maison des « sentences parallèles » (对联 duìlián), exprimant les voeux les plus divers pour l’année à venir. Le centre de la porte est quant à lui souvent orné du caractère 福 fú (bonheur), collé à l’envers (倒 dào) : 倒 dào, collé à l’envers, est en effet homonyme de 到 dào, arriver. On colle le caractère du bonheur à l’envers comme un souhait de bonheur.
Les plus pragmatiques voudront peut-être aussi coller un caractère fantaisiste rassemblant les quatre caractères 招财进宝 zhāocái jìnbǎo : « faire venir les richesses et entrer les trésors », qui est bien sûr un voeu de prospérité.
La période est bien entendu aussi propice à l’échange de cadeaux, dont la valeur marchande est proportionnelle à ce que l’on attend en retour de la personne à qui on l’offre : cigarettes, alcools chers, bons d’achat, tout est bon pour essayer de conquérir la bienveillance des personnes qui pourraient vous être utiles.
En y repensant, je crois en effet que Claude Lévi-Strauss aurait effectivement trouvé en Chine la matière nécessaire à la rédaction d’une version désepérante de Tristes Tropiques à la sauce pékinoise…
(Le prochain épisode de la série « Vocabulaire d’actualité » se penchera sur les « fonctionnaires gourmands »)


Caractère 福 à l’envers (Source)


招财进宝 (Source)

Vocabulaire d’actualité (3) : Samedi 13 (premier épisode)

Mercredi 6 janvier 2010

(Je me suis laissé prendre de vitesse par Noël, alors cette fois-ci, je prends les devants.)
Afin de permettre à tous les lecteurs (réguliers ou épisodiques, je ne suis pas sectaire) de Sinoiseries de passer la plus grande fête chinoise traditionnelle « dans le texte », voici donc un nouveau chapitre de la série « Vocabulaire d’actualité », consacré aux quelques jours qui précèderont et suivront le samedi 13 février 2010, date du prochain nouvel an chinois.
Le nouvel an chinois (中国新年 zhōngguó xīnnián, voudront peut-être traduire ceux qui tiennent à rester collés au texte source, mais cette expression est rarement employée), est en fait plus connu en Chine sous le nom de 春节 chūnjié, fête du printemps, ou simplement 新年 xīnnián, « nouvel an ». (Le verbe signifiant « célébrer le nouvel an chinois » est tout simplement 过年 guònián, « passer le nouvel an ».) C’est la fête chinoise traditionnelle la plus importante, bien avant la fête de la mi-automne (中秋节 zhōngqiūjié) et la fête des bateaux-dragons (端午节 duānwǔjié), ou encore la fête des morts (清明节 qīngmíngjié), qui sont les trois autres fêtes traditionnelles les plus importantes de Chine.
Elle marque le premier jour du premier mois du calendrier lunaire (月历 yuèlì) chinois (qui est en fait plutôt un calendrier luni-solaire 月阳历 yuèyánglì – c’est la raison pour laquelle, du point de vue du calendrier grégorien (格利高里历 gélìgāolǐlì) (qui, soit dit en passant, est un calendrier solaire – 阳历 yánglì), sa date change chaque année.) La date de célébration du nouvel an chinois oscille en effet entre le 21 janvier et le 20 février.
Certains, pour décrire l’importance de cette fête pour les Chinois, établissent un parallèle avec la fête de Noël. Il est vrai en effet que, s’il est en Chine un moment de l’année où tous les membres de la famille doivent être réunis (l’expression consacrée est 团圆 tuányuán : se réunir en famille) à l’occasion d’une célébration, c’est bien à l’occasion du festin du nouvel an chinois (on dit parfois que l’on mange le 团圆饭 tuányuánfàn : repas de la réunion familiale). Le gouvernement chinois a d’ailleurs décrété trois jours de congés officiels, auxquels s’ajoutent deux jours pris sur un week-end avant ou après le nouvel an chinois (qui seront rattrapés], et les deux jours du week-end qui suit immédiatement la date du nouvel an, ce qui fait au total un minimum de sept jours de congés. Mais nombreux sont ceux qui « posent des vacances » (请假 qǐngjià) pour tenter d’échapper à la cohue générale, et en réalité, de nombreuses entreprises ferment pendant une période plus longue, pour permettre à leurs employés de profiter un peu de la réunion familiale, avant de repartir pour une année entière d’esclavage.
Je parlais plus haut de cohue générale car le nouvel an chinois est l’occasion d’un véritable assaut concerté sur les transports publics. Tous les ans, les cars, trains, avions… font l’objet de toutes les convoitises de celles et ceux qui veulent à tout prix rentrer passer les fêtes dans leur région d’origine (on dit simplement 回家 huíjiā, ou 回老家 huí lǎojiā). On parle alors de « transport (de la fête) du printemps » (春运 chūnyùn). Pendant cette période, des plans spéciaux sont mis en place par les différents acteurs des transports pour acheminer les voyageurs de leur lieu de travail vers leur lieu d’origine, et inversement une fois passées les agapes. Pour avoir une petit idée du gigantisme de la tâche, il suffit de savoir que, dans la période des 40 jours pendant lesquels la mouture 2010 du plan de « transport printanier » sera activée, les chemins de fer chinois à eux seuls prévoient de transporter pas moins de… deux cent dix millions de voyageurs ! 我的妈呀! Wǒde mā ya ! (Mamma mia !)
Traditionnellement, les festivités du nouvel an s’étendent en fait sur une période de près d’un peu moins d’un mois, comprise entre le « petit nouvel an » (小年 xiǎonián), qui marque une petite fête organisée pour les dieux des fourneaux le 23 ou le 24ème jour du dernier mois du calendrier lunaire, et le 15ème jour du premier mois, jour de célébration de la « fête des lanternes » (元宵节 yuánxiāojié).
Ici, une petite digression ne peut pas faire de mal…
En chinois, les premier et douzième mois de l’année lunaire ne sont pas désignés, ce serait trop facile, sous les noms de 一月 yīyuè (janvier) et 十二月 shí’èryuè (décembre), mais sous les vocables mystérieux de 正月 zhèngyuè pour le premier mois, et de 腊月 làyuè pour le douzième. (Un jour que je serai en manque de matière première pour Sinoiseries – ce qui n’est pas pour tout de suite – nous nous pencherons peut-être sur ces appellations). De même, pour les dix premiers jours de chaque mois lunaire, on ne dit pas 一号 yīhào, 二号 èhào… 十号 shí hào, mais 初一 chū yī, 初二 chū èr… 初十 chūshí (初 chū signifiant ici « début »). Le jour de l’an chinois s’appelle donc… 正月初一 zhèngyuè chūyī.

Les traditions se rapportant au nouvel an chinois sont multiples et diverses, et il n’est certainement pas question de traiter le sujet de façon exhaustive sur Sinoiseries. Mais il reste encore des points importants à préciser, ce qui fera l’objet de l’épisode 2 de ce chapitre de notre série consacrée au vocabulaire d’actualité. À bientôt, donc.


Cohue devant les guichets d’une gare à l’occasion de la fête du printemps (Source de la photo)