Langue populaire et argotique (40) : Sombres convives
Mercredi 3 février 2010Anecdote : mon assistante m’envoie aujourd’hui au Cambodge un pli express par le biais d’une société de courrier express bien connue dont le nom commence par D, et dans le quart d’heure qui suit, elle reçoit un coup de téléphone d’une personne prétendant représenter le service client de ladite société et l’invitant à aller sur Internet récupérer les informations concernant un pli que j’aurais envoyé du Cambodge à Suzhou….
Circonspecte, elle me demande derechef sur messagerie instantanée de confirmer cet envoi dont elle n’avait pas été informée…
Au bout de quelques échanges, je soupçonne une tentative d’escroquerie et m’exclame, étonné : 难道XXX的系统被黑了? Nándào XXXde xìtǒng bèi hēile ? : Serait-il par hasard possible que le système de XXX se soit fait « noircir » ?
Vocabulaire :
难道 nándào : (formule oratoire) est-ce que par hasard, serait-il par hasard possible que
系统 xìtǒng : système
被 bèi : (ici) particule grammaticale marquant la forme passive
黑 hēi : noir, (parfois) noircir
了 le : (voir le billet consacré à ce caractère)
C’est bien évidemment le caractère 黑 hēi qui, ici, est susceptible de titiller l’intellect du sinologue attentif et curieux.
Dans le contexte ci-dessus, 黑 hēi ne doit bien entendu pas être compris dans son sens originel, la non-couleur noire, ni même dans son sens figuré qui est : méchant, mauvais, sans coeur. Ici, le caractère 黑 a le sens de « pirater », dans l’acception informatique du terme. Comment en est-on arrivé là ?
黑 est dérivé en l’occurence du mot 黑客 hēikè, littéralement « invité noir », qui lui-même signifie « pirate informatique », ou pour les maniaques du jargon saxon en matière informatique, « hacker », dont il est l’adroite transcription phonétique.
Gardez-vous donc, en voyant le mot 黑 dans ce genre de contexte, d’essayer de former dans votre esprit l’image mentale d’un méchant personnage armé d’un pot de peinture essayant de recouvrir d’acrylique noire l’écran de votre ordinateur, mais tentez plutôt d’imaginer un énergumène affublé d’un bandeau ensanglanté couvrant un oeil, coiffé d’un chapeau sans forme, un couteau émoussé entre les dents, en train de tapoter sur un clavier informatique…
PS. : En chinois, un pirate, dans l’acception maritime du terme, se dit 海盗 hǎidào, littéralement « voleur des mers ».

Cette belle image de 海盗 a été piratée ici.
