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Langue populaire et argotique (55) : Vicugna pacos sinensis M. (2010)

Samedi 19 juin 2010

Dans notre série zoologique, je vous propose aujourd’hui Vicugna pacos sinensis. Comme le laisse supposer le nom latin de la bestiole, cet animal de la pata-faune chinoise est un proche cousin de la vigogne (ou de l’alpaga, comme vous préférez), comme le laisse deviner la photographie qui vient illustrer le présent billet.
En chinois, la vigogne (Vicugna vicugna ou Vicugna pacos) est appelée selon les auteurs 羊驼 yángtuó, 驼羊 tuóyáng, 阿尔巴卡 ā’ěrbākǎ, voire 美洲驼 měizhōutuó. Cet animal paisible est apprécié pour sa laine, qui est filée pour confectionner des textiles de très grande qualité.
Le pata-parent chinois de l’alpaga est appelé dans la langue de Confucius 草泥马 cǎonímǎ, littéralement « cheval d’herbe et de boue », et comme je suis probablement le premier francophone à la décrire scientifiquement, j’ai décidé de lui attribuer le nom scientifique de Vicugna pacos sinensis M. (2010) : Vicugna pacos pour rappeler sa parenté biologique avec son cousin des plateaux andins, sinensis pour son origine chinoise, M. (Médeville, puisque je revendique haut et fort la première description pata-scientifique francophone de l’animal), 2010 indiquant bien sûr l’année de ladite première description.
L’encyclopédie chinoise en ligne Baidu consacrait un article très complet à cet animal, mais l’article en question a disparu, vraisemblablement censuré par les autorités chinoises en charge de la bonne moralité des réseaux sinisants, et vous allez comprendre tout de suite pourquoi.
En effet, 草泥马 cǎonímǎ n’est autre que la version approximativement homophonique de l’insulte chinoise très vulgaire, fréquente sous le clavier des internautes qui s’en prennent aux petits et grands dysfonctionnements du système ou de la société : 操你妈 cào nǐ mā, qui est lui-même la version populaire de 肏你妈 cào nǐ mā, qui signifie très littéralement NTM. (Voir le billet consacré au caractère rare cào).
Les internautes facétieux de Chine ont inventé cet animal (qui est l’un des dix principaux membres du bestiaire légendaire des réseaux, 网络十大神兽 wǎngluò shídà shénshòu, dix animaux mythiques créés de toutes pièces par les internautes chinois) par dérision et pour contourner les augustes censeurs qui veulent faire disparaître de la toile de l’Empire du Milieu les sites qu’ils qualifient de « vulgaires » (低俗 dīsú). (Le succès de cet animal mythique a été tel que des fabricants n’ont pas hésité à mettre sur le marché des peluches à son effigie.) On ne pourra pas empêcher les mauvaises langues de prétendre que, les adeptes chinois de la toile usant volontiers de mots crus pour critiquer leurs gouvernements central et locaux et dénoncer leurs abus divers et variés, ce grand mouvement de purification a permis par la même occasion de faire mettre la clé sous la porte à un nombre certain de fori de discussion un trop libres. Visiblement, l’efficacité du parti des cinq poils (voir ici de qui il s’agit) trouve ses limites.
Signalons pour l’anecdote que les internautes ont même inventé un caractère intégré (合字 hézì) pour désigner Vicugna pacos sinensis, caractère que je reproduis ci-dessous.
(Sources : Pour la photo, voir ici un article de la très officielle agence de presse Xinhua consacré à la bête ; pour le caractère, voir ici l’article consacré par la version chinoise de Wikipedia au cheval d’herbe et de boue.)

Vocabulaire d’actualité (6) : Google jette finalement l’éponge ?

Mardi 23 mars 2010

On apprend aujourd’hui que, malgré les dénégations plus ou moins molles de Google en début d’année, le plus grand moteur de recherche de la planète décide finalement de quitter la Chine. Voyons en peu ce que dit tom.com dans un article paru ce jour (l’article en question est disponible ici).
Le titre : 谷歌将搜索业务转至香港 新闻办网络局就此回应 / Google (谷歌 gǔgē) va transférer ses activités de recherche à Hong-Kong ; la Direction des réseaux du Bureau de l’information réagit
L’autorité gouvernementale chinoise dont il est question ici est la Direction des réseaux (网络局 wǎngluòjú), qui est subordonnée au Bureau de l’information (新闻办公室 xīnwén bàngōngshì, en abrégé 新闻办 xīnwénbàn, dont l’importance stratégique est dénotée par le fait qu’il relève directement du Conseil des Affaires de l’État 国务院 guówùyuàn, et non d’un ministère).
Google explique en fait qu’il se refuse désormais à « filtrer les informations nuisibles » (对有害信息过滤 duì yǒuhài xìnxī guòlǜ). En réaction à cette décision, le responsable de la Direction des réseaux exprime le mécontentement et la colère (不满和愤慨 bùmǎn hé fènkǎi) des autorités.
En janvier dernier déjà, Google avait déclaré ne plus souhaiter exploiter un moteur de recherche Internet (互联网搜索引擎 hùliánwǎng sōusuǒ yǐnqíng) (notez que 引擎 yinqíng est la transcription phonétique du mot anglais « engine »). À l’époque, les autorités chinoises avaient insisté sur le fait que les sociétés étrangères qui travaillent en Chine doivent respecter les lois chinoises (应当遵循中国法律 yīngdāng zūnxún zhōngguó fǎlǜ).
Gageons que cette décision de Google n’aura aucune influence sur la politique du Pouêt-Cot-Cot en matière de censure, et que le principal moteur de recherche chinois (Baidu 百度 bǎidù) doit se réjouir de ces développements. Quant aux Internautes chinois, ce n’est pas encore aujourd’hui qu’ils auront librement accès à des sources d’informations libres.

Page de recherche du google chinois sur Tian'anmen. www.google.cn reste accessible aujourd'hui 23 mars 2010, mais la mention qui disait que, conformément à la loi chinoise, certains résultats ne sont pas affichés, qui était systématiquement ajoutée en bas de page, a disparu.

Page de recherche du google chinois sur Tian'anmen. www.google.cn reste accessible aujourd'hui 23 mars 2010, mais la mention qui disait que, conformément à la loi chinoise, certains résultats ne sont pas affichés, qui était systématiquement ajoutée en bas de page, a disparu.

Langue populaire et argotique (35) : Crabes de rivière

Lundi 23 novembre 2009

Je lis aujourd’hui ceci : “继昨天全球最大的迷你博客Twitter再次被河蟹,FaceBook也再次被河蟹了。” (http://shenshou.org/wenzhang/facebookbeigfw.html) Vous comprenez ? Le titre du billet vous aidera peut-être : “FaceBook被GFW” (remarquez l’emploi verbal de GFW). Si vous êtes un lecteur attentif de Sinoiseries, vous devriez comprendre que le titre signifie que l’accès à Facebook a été bloqué par les autorités chinoises en charge du filtrage des réseaux. (Si vous avez raté le dernier épisode de notre série « Néologismes », je vous invite à aller voir ici.)
Mais regardons la phrase d’un peu plus près, en commençant par un peu de vocabulaire :
继 jì : après, à la suite
昨天 zuótiān : hier
全球 quánqiú : le monde entier
最大的 zuìdà de : le plus grand
迷你 mǐní : mini
迷你博客 mǐní bókè : mini-blog
被 bèi : (particule grammaticale, marque du passif)
再次 zàicì : une nouvelle fois
河蟹 héxiè : crabe de rivière
也 yě : aussi, également
了 le : (particule grammaticale, marque de l’accompli)
Traduction : Après la « crabederivièrisation » hier du plus grand (site) miniblog du monde, Twitter, Facebook est à nouveau « crabederivièrisé ».
Comment, vous ne connaissez pas le verbe « crabederivièriser » ?
河蟹 héxiè, « crabe de rivière », est un mot emprunté par les Internautes chinois pour son homonymie avec 和谐 héxié (« harmonie »). 和谐 est le maître-mot de la politique intérieure du gouvernement chinois, et c’est ce mot qui justifie la censure et le manque d’ouverture sur l’étranger non pas par la peur de la critique (« Je vous répète que le Parti n’a rien à se reprocher, môssieur ! »), mais par la nécessité de construire une société harmonieuse (和谐社会 héxié shèhuì).
Dès lors, les clients des cybercafés (网吧 wǎngbā) et possesseurs de notebooks (笔记本电脑 bǐjìběn diànnǎo) de l’Empire du Milieu, lorsqu’ils veulent dire qu’un site a été censuré, disent en quelque sorte qu’il a été 和谐 héxiè « harmonisé », ou plutôt, par dérision, qu’il a été 河蟹 héxiè « crabederivièrisé » !

Photo : Eriocheir sinensis, ou 大闸蟹 dàzháxiè, le crabe d’eau douce le plus recherché des gourmets chinois. Source : http://www.51766.com/xinwen/11014/1101430207.html

Néologismes (4) : Le parti des cinq poils

Jeudi 19 novembre 2009

Dans un article du monde daté du 17 novembre 2009 et intitulé « A Shanghaï, Barack Obama se heurte à la grande muraille virtuelle chinoise », Brice Pedroletti parle des « Wu Mao Dang » (les « taupes » payées par le gouvernement pour faire sa promotion sur l’Internet, nous explique Brice). Ce néologisme (五毛党 wǔmǎodáng), que le sinologue novice pourrait traduire par « parti des cinq poils », mérite une petite explication.
(Mais avant toute chose, rendons à César ce qui m’appartient : je constate avec plaisir que le président Obama a eu à l’esprit mon dernier billet sur la grande muraille virtuelle – voir ici – lorsqu’il préparé son intervention à Shanghai. Je regrette qu’il n’ait pas cité sa source d’inspiration, mais bon, magnanime, je lui pardonne son omission !)
IHMO, l’expression wumaodang est si savoureuse que Brice aurait dû, sinon expliquer en long et en large les tenants et aboutissants de ce néologisme, au moins proposer une traduction plus imagée, comme le fait par exemple Isabel Hilton dans un éditorial The Guardian reproduit par The Cambodian Daily, qui parle quant à elle du « 50 cent party » (le parti des cinquante centimes) (elle parle aussi dans son éditorial des « crabes de rivière », 河蟹 héxiè, qui feront l’objet d’un prochain billet).
Mais où Isabel va-t-elle chercher sa traduction ?, s’interrogeront peut-être ceux qui ne sont pas allés au-delà de la leçon six du Manuel de Chinois fondamental ? Eh bien s’ils avaient persévéré et étaient allés plus loin, ils se souviendraient peut-être que le caractère 毛 máo, qui signifie bien poil, veut aussi dire « décime » (rappelons à cette occasion que le « morceau » 块 kuài, correspond à l’unité monétaire elle-même, et que la « part » 分 fēn, désigne le centime).
L’expression s’éclaire donc un peu : le parti des cinq poils est donc en réalité le parti des cinq décimes.
« Et alors ? » vous exclamerez-vous peut-être, un tantinet agacé par mon futile verbiage.
J’y viens…
Le gouvernement chinois, inquiet des expressions qu’expriment un peu trop ouvertement les Internautes (网民 wǎngmín, littéralement « peuple des réseaux ») chinois, ne pouvant purement et simplement interdire l’usage du Net à l’ensemble de ses administrés, a décidé de recruter des « commentateurs du réseau » (网络评论员 wǎngluò pínglùnyuán), chargés d’orienter (引导 yǐndǎo) les débats sur les fori chinois, par des interventions politiquement correctes. Ces interventions sont bien entendu anonymes et non signalisées. C’est pourquoi on a dit du parti des cinquantes centimes qu’il était un « parti de l’ombre » (地下党 dìxiàdǎng, expression qui servait à désigner, avant 1949, l’organisation secrète du PCC, persécuté par le très méchant parti de Tchiang Kai-Shek, le « parti nationaliste », 国民党 guómíndǎng). Ce n’est plus aujourd’hui qu’un secret de polichinelle, et les membres du PCC (entendez ici « parti des cinquante centimes ») sont aujourd’hui rapidement identifiés par les autres Internautes.
Je trouve une définition assez piquante de l’expression wumaodang sur un site de Hong-Kong, définition que je reproduis ici : 「甚麼時候你視勞苦大眾為垃圾、自由為糞土,再加上少許口才,你就離五毛黨不遠了。」 (je conserve les caractères traditionnels à dessein, étant un ferme adepte de l’apprentissage des caractères chinois traditionnels, qui ne nécessite qu’un effort minime après qu’on a mémorisé plusieurs milliers de caractères simplifiés). (Pour voir l’article en question, cliquer ici.)
Pas d’accord ? Bon, je traduis en simplifié (d’autant plus que tout ce que cela me coûte, c’est de cliquer sur quelques boutons dans l’interface de Word) : 什么时候你视劳苦大众为垃圾、自由为粪土,再加上少许口才,你就离五毛党不远了。 Traduction littérale : « Lorsque tu prends le peuple laborieux pour de l’ordure, la liberté pour de la merde, et qu’en plus tu as un talent minimum pour t’exprimer, tu n’es plus très loin du parti des cinq décimes. » Et vlan ! Ça c’est envoyé !
Mais pourquoi cinq décimes, plutôt que quatre ou six ? Mais parce que cinq décimes est paraît-il le prix payé par les autorités chinoises pour chacune de leus interventions faites en faveur de la ligne du parti aux « commentateurs du réseau ».
D’après certains Internautes chinois, cinq décimes de yuan (cinq centimes d’euros) est donc le prix auquel ces « commentateurs » à la solde du parti vendent leur âme…

Billet de cinquante centimes
La photo vient d’ici

Néologismes (3) : GFW

Dimanche 15 novembre 2009

En cherchant sur les réseaux un moyen de contourner la censure du Pouêt-Cot-Cot pour pouvoir lire tranquillement les informations taiwanaises et accéder à mon compte sur Blogger pour mettre à jour mon blog Pascal-en-Asie, je découvre un peu de vocabulaire, qui ne vous servira pas à grand-chose pour ce qui est d’accéder à la liberté électronique, mais qui au moins vous permettra de comprendre un peu mieux à quelle sauce les nternautes chinois, qu’ils soient autochtones ou importés, sont cuisinés…
Un petit mot tout d’abord sur le titre du présent billet. GFW signifie ici, non pas « girl-friend Wendy » (« ma copine Wendy », sigle fantaisiste), ni « Global Fund for Women » (Fonds mondial pour les femmes, vrai sigle), comme pourraient le croire quelques esprits torturés, mais 防火长城 fánghuǒ chángchéng, ou, en anglais dans le texte, « Great FireWall » (d’où le sigle), que l’on pourrait cavalièrement traduire en français « grande muraille pare-feu ». On a là une illustration d’un de ces jeux de mots à la sauce aigre dont raffolent les Chinois. Je m’explique…
En Chine, on traduit le mot « firewall », ou « pare-feu » en français, par le mot trisyllabique 防火墙 fánghuǒqiáng (littéralement : mur 墙 qui protège 防 du feu 火).
Pour ceux dont les notions d’informatique seraient aussi floues que les miennes, j’ai pris de la peine de recopier ici la définition du mot « pare-feu » sur Wikipedia :
Un pare-feu (firewall en anglais), dans le contexte du réseau informatique est une métaphore utilisée pour désigner un logiciel et/ou matériel, qui a pour fonction de faire respecter la politique de sécurité du réseau, celle-ci définissant quels sont les types de communication autorisés ou interdits.
Cette grande-muraille pare-feu est le très officiel organisme chinois, pudiquement appelé « 中国国家网络防火墙 » (zhōngguó guójiā wǎngluò fánghuǒqiáng, littéralement « mur pare-feu pour les réseaux national chinois »), chargé de protéger les pures âmes de la nation chinoise contre les très perfides sites (essentiellement occidentaux, voudraient faire croire les autorités chinoises) qui ont, comme il fallait s’y attendre, ourdi un sombre complot visant à renverser la dictature démocratique du grandiose (伟大 wěidà) et infaillible (正确 zhèngquè, qui signifie plutôt « exact » qu’infaillible) Parti Communiste Chinois (PCC, appelé aussi Pouêt-Cot-Cot par certains impertinents) et à priver la très grande Chine et son très grand peuple de la place de choix qui leur revient dans le monde, aux moyens principalement de la désinformation et de la pornographie. Et ce « mur » est tellement puissant que, par malice, on l’a qualifié non pas de « mur » (« wall » : 墙 qiáng), mais de « grande muraille » (« great wall » disent nos amis anglo-saxons, 长城 chángchéng en chinois). L’image est d’ailleurs assez bien trouvée, puisque la mission première de la Grande Muraille était de protéger l’Empire du Milieu contre les invasions barbares !
À partir de ce néologisme, on a construit des expressions plus ou moins imagées. On dit par exemple, lorsque l’on cherche un moyen de contourner la censure, que l’on veut « faire le mur » (翻墙 fānqiáng) ; certains internautes chinois, qui mériteraient à n’en pas douter l’emprisonnement dans l’une de ces prisons secrètes (dont on a parlé récemment dans ces médias occidentaux qui orchestrent la désinformation systématique contre la Chine) qui d’ailleurs n’existent pas (nous disent les autorités idoines), osent même appeler à « abattre » ou à « renverser » (推倒 tuīdǎo) ce mur.
Mais gageons que le gouvernement chinois, guidé par le grandiose et infaillible Pouêt-Cot-Cot, continuera à oeuvrer pour protéger ses administrés contre les néfastes influences de la civilisation occidentale décadente. Écrions-nous donc ensemble : 中国共产党万岁! (zhōngguó gòngchǎndǎng wànsuì : Vive le Parti Communiste Chinois !, 万岁 wànsuì, littéralement « dix mille ans », étant le voeu d’immortalité que l’on adressait dans le passé à l’Empereur féodal, tout aussi grandiose et infaillible que le Pouêt-Cot-Cot, je vous laisse cogiter sur l’analogie).